Serge Lutens, ou pourquoi une maison « trop sombre » reste indispensable
Si Serge Lutens lançait sa marque aujourd'hui, une équipe marketing lui dirait probablement non.
Trop sombre. Trop bizarre. Trop peu consensuel. Pas assez facile à aimer. Pas assez « optimisé pour TikTok ». Pas assez calibré pour plaire en trois secondes.
Et c'est précisément pour cette raison que Serge Lutens compte encore. La maison n'a jamais essayé de faire des parfums gentils. Elle a fait des parfums avec de l'ombre, des parfums qui ont une ambiance, une silhouette, presque une opinion. Dans un marché de plus en plus lissé, où les nouveautés se ressemblent et où la fonction de plaire instantanément prime sur toute autre considération, son catalogue tient debout par contraste.
## L'homme avant la marque
Pour comprendre la singularité de la maison, il faut remonter à son créateur. Serge Lutens est né le 14 mars 1942 à Lille, dans le nord de la France. Apprenti dans un salon de coiffure à quatorze ans, il quitte Lille pour Paris en 1962, photographies sous le bras, et entre rapidement à Vogue. Il y impose une vision du maquillage et de la beauté qui rompt avec les codes de l'époque : yeux fardés, peaux éthérées, coupes graphiques.
En 1967, Christian Dior lui confie le développement de sa ligne de maquillage. Vogue USA titre alors : « Serge Lutens, Revolution of Make-Up ». En 1980, lassé de la frilosité de l'industrie occidentale, il signe avec le japonais Shiseido. C'est dans ce cadre qu'il crée son premier parfum, Nombre Noir, en 1982. Mais c'est en 1992, avec l'ouverture des Salons du Palais Royal Shiseido dans la galerie de Valois, à Paris, qu'il pose les fondations de ce que sera la parfumerie de niche moderne. La même année paraît Féminité du Bois, et tout s'enclenche.
En 2000, la maison « Parfums-Beauté Serge Lutens » naît officiellement au sein du groupe Shiseido, qui l'acquerra entièrement fin 2015. Lutens dirige aujourd'hui encore la création olfactive depuis Marrakech, où il vit. La quasi-totalité de ses parfums est composée par le parfumeur Christopher Sheldrake, son fidèle alter ego depuis 1987, par ailleurs aujourd'hui directeur de la recherche et du développement chez Chanel.
## Une signature, et une seule : l'ombre
Ce qui caractérise Serge Lutens, ce n'est pas une famille olfactive ou un ingrédient signature. C'est une posture. La maison s'autorise des registres que la parfumerie grand public a peu à peu abandonnés : les résines lourdes, les notes animales, les contrastes brutaux, les épices sans freins, les ambiances de souk, de cave, de chambre fermée. Les noms eux-mêmes témoignent du parti pris : Tubéreuse Criminelle, Cuir Mauresque, Muscs Koublaï Khân, La Religieuse, L'Orpheline, Écrin de Fumée, La Vierge de Fer.
Cette radicalité n'est pas une posture marketing. Elle vient de la conviction profonde de Lutens que le parfum est un objet d'auteur, pas un produit de séduction. Il l'a souvent dit : il aime les odeurs, il n'aime pas les parfums. Sous-entendu : il aime les compositions qui racontent quelque chose, pas celles qui cherchent à plaire. Et c'est dans cet écart que se loge la pertinence durable de la maison.
## Ambre Sultan, l'ambre comme paysage méditerranéen
Ambre Sultan, lancé en 1993, signé Christopher Sheldrake, est l'un des parfums fondateurs de la maison. Son origine se trouve dans une scène précise, racontée par Lutens lui-même : lors de son premier voyage à Marrakech en 1968, il ramasse dans un souk un morceau de cire ambrée parfumée, qu'il conserve pendant des années dans une boîte en loupe de thuya. Avec le temps, l'ambre et le bois se mêlent, créent une odeur composite, et c'est cette mémoire-là que le parfum cherche à restituer.
Ce n'est pas un ambre décoratif, sucré, vanillé sans complication. C'est un ambre construit comme un paysage. La tête s'ouvre sur des notes vertes herbacées, presque culinaires : feuille de laurier, origan, coriandre, myrte. Le cœur déploie le ciste-labdanum, lourd, presque goudronné, soutenu par les racines d'angélique et le santal. Le fond rassemble vanille, benjoin, baume du Pérou, styrax, patchouli.
Lutens le résume ainsi : « Ce parfum n'est pas un oriental, c'est un Arabe et un Lutens. » Le glissement n'est pas un caprice. Là où l'oriental classique parfumerie joue sur le sucre et le confortable, Ambre Sultan reste tendu, amer par endroits, fumé, presque salin. Un ambre qui aurait été lavé par le vent du désert, pas par le sirop.
## Chergui, le tabac et le miel d'un vent du Sahara
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