Se protéger de la peste par les odeurs : l'histoire du vinaigre des quatre voleurs
Voici l'une des plus fascinantes légendes de l'histoire des odeurs, à la croisée du parfum, de la médecine et du crime. Une histoire de voleurs, de peste et d'un vinaigre parfumé qui aurait rendu ses porteurs invincibles face à la plus terrible des épidémies. Le vinaigre des quatre voleurs est resté, pendant plus d'un siècle, une préparation officielle de la pharmacie française. Mais derrière la légende se cache une vérité plus profonde sur la manière dont l'humanité a longtemps cru que les odeurs pouvaient sauver des vies.
## Une légende de peste et de larcins
L'histoire, car c'en est une, se situe pendant les grandes épidémies de peste qui ont ravagé le sud de la France, à Toulouse autour de 1628, puis à Marseille en 1720, lors de la dernière grande peste que le pays ait connue, qui fit près de cent mille victimes en Provence.
On raconte que quatre voleurs profitaient de l'épidémie pour détrousser les malades et les morts, pénétrant dans les maisons infectées sans jamais contracter la maladie. Une impunité qui intriguait. Arrêtés et traduits en justice, ils auraient monnayé leur secret contre la clémence des juges : chaque jour, ils se frictionnaient le corps, les mains et le visage avec une macération de plantes aromatiques dans du vinaigre. Cette potion, prétendaient-ils, les gardait à l'abri de la contagion.
Je dois insister sur un point, en historien honnête : tout, dans ce récit, varie selon les sources. La date, la ville, le nombre exact de voleurs, leurs noms jamais retenus, l'issue de leur procès, tantôt pendus, tantôt graciés, et jusqu'à la composition du remède. C'est une légende à variations multiples, transmise et réécrite au fil des siècles. Ce qui est certain, en revanche, c'est qu'un feuillet daté de 1721, retrouvé dans les registres paroissiaux de Couiza, dans l'Aude, atteste noir sur blanc de la formule et de son nom : « Remède préservatif pour la peste, dit vinaigre des quatre voleurs. »
## Que contenait ce fameux vinaigre ?
Là encore, les recettes divergent, mais un cœur commun se dégage. Le vinaigre des quatre voleurs était une macération, pendant une à deux semaines, de plantes aromatiques et d'épices dans du vinaigre. On y retrouve le romarin, la sauge, le thym, la menthe et surtout la lavande, ces plantes du sud si chères à la Provence, auxquelles s'ajoutaient l'ail, la cannelle et le clou de girofle.
Les formules historiques les plus fortes contenaient aussi des matières aujourd'hui jugées trop puissantes, voire toxiques : le camphre, l'absinthe et la rue officinale, réservant alors le produit à un usage externe, en friction. On comprend, à lire cette liste, que le vinaigre des quatre voleurs était un concentré de tout ce que la pharmacopée aromatique de l'époque comptait de plus antiseptique et de plus odorant. Un véritable bouquet médicinal, à la frontière du remède et du parfum.
## Pourquoi croyait-on aux odeurs contre la peste ?
C'est ici que l'histoire rejoint celle du parfum, et qu'elle devient passionnante. Pour comprendre pourquoi on a pu croire qu'un vinaigre parfumé protégeait de la peste, il faut se souvenir de la théorie qui dominait la médecine d'alors : la théorie des miasmes. Selon cette croyance, les maladies se transmettaient par l'air vicié, les mauvaises odeurs, les exhalaisons putrides. La logique était implacable : si la puanteur rendait malade, alors les bonnes odeurs, les aromates puissants, devaient protéger.
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