Revue Matière Première : l'onycha, l'ongle odorant qui sent l'océan depuis trois mille ans
C'est le retour des revues matières premières. Après une première vague de trente matières explorées en vidéo, la deuxième vague s'ouvre avec une matière hors norme, qui m'a été envoyée par Le Sourceur, et dont j'avais très envie de vous parler tant elle échappe à toutes les catégories.
Elle s'appelle l'onycha. Et pour la situer, une seule phrase suffit : c'est l'un des quatre ingrédients de l'encens sacré décrit dans la Bible. Trois mille ans plus tard, elle est sur mon bureau. Voici son histoire.
## Une matière consacrée dans l'Exode
Le texte fondateur se trouve au livre de l'Exode, chapitre 30, verset 34. Dieu y donne à Moïse la recette d'un encens destiné au culte : « Prends des aromates : du stacté, de l'ongle odorant, du galbanum et de l'encens pur, en quantités égales. » Quatre ingrédients, à parts égales. Le stacté, une résine dont l'identité exacte est encore discutée par les exégètes, myrrhe liquide pour les uns, storax pour les autres. Le galbanum, gomme-résine verte et terreuse tirée d'une férule de Perse. L'encens pur, c'est-à-dire l'oliban, la larme du Boswellia. Et l'ongle odorant : c'est lui, l'onycha.
Ce parfum, appelé ketoret dans la tradition juive, était brûlé sur l'autel des parfums, puis dans le Temple de Jérusalem. Et le texte précise une chose remarquable : la formule était strictement réservée au sacré. L'Exode poursuit, aux versets 37 et 38, que quiconque reproduirait ce parfum pour son propre usage, simplement pour le sentir, serait retranché de son peuple. Une composition sous interdit, protégée par le texte lui-même. Sans doute la première formule confidentielle de l'histoire de la parfumerie.
## Ce n'est ni une fleur, ni une résine
Alors, qu'est-ce que l'onycha ? Accrochez-vous, parce que la réponse est déroutante. Ce n'est pas une fleur. Ce n'est pas une résine. Ce n'est pas un bois.
Selon l'identification la plus communément admise par les commentateurs et les historiens des matières, c'est l'opercule d'un coquillage marin. L'opercule, c'est la petite porte cornée que certains gastéropodes marins referment sur l'ouverture de leur coquille pour se protéger des prédateurs et de la dessiccation. Une trappe de survie, en quelque sorte, que l'animal scelle derrière lui.
Sa forme évoque un ongle, et les langues anciennes ne s'y sont pas trompées. Onycha vient du grec onux, l'ongle, qui a aussi donné son nom à la pierre onyx. Le latin l'a baptisée unguis odoratus, l'ongle odorant. Les traductions françaises de la Bible ont conservé cette image. Précisons, par honnêteté, que la nature exacte de l'onycha biblique fait encore débat chez les spécialistes, certains ayant proposé des identifications végétales comme le labdanum ou le benjoin. Mais l'opercule marin reste l'hypothèse dominante, appuyée par une continuité d'usage documentée depuis l'Antiquité jusqu'aux encens traditionnels d'aujourd'hui.
## Le spécimen que j'ai reçu
L'onycha qui se trouve sur mon bureau vient d'un coquillage carnivore de type murex, récolté sur les côtes du Moyen-Orient. Les Muricidae sont des prédateurs marins, ces mêmes familles de coquillages qui donnaient dans l'Antiquité la pourpre de Tyr, ce qui ajoute une résonance à l'histoire.
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