Rencontre avec Christine Nagel : chez Hermès, le vrai luxe, c'est le temps

Et si le vrai luxe, c'était d'avoir le temps ? Le temps de chercher, de se tromper, de recommencer. Au 24 rue du Faubourg Saint-Honoré, j'ai rencontré une femme qui a ce privilège rare : Christine Nagel, parfumeur d'Hermès depuis plus de dix ans. Une rencontre où chaque parfum cache une histoire vraie, et souvent une anecdote qu'on ne devinerait jamais en sentant le flacon.

## Un métier plus rare que celui d'astronaute

On dit souvent qu'il y a moins de parfumeurs dans le monde que d'astronautes. Le poste de parfumeur maison est plus rare encore. Christine Nagel l'a elle-même rappelé : en France, seule une poignée de grandes maisons emploient leur propre nez, parmi lesquelles Dior, Louis Vuitton, Guerlain, Cartier, Chanel et Hermès.

Son parcours n'avait rien d'écrit d'avance. Née à Genève en 1959, d'une mère italienne et d'un père suisse, elle voulait devenir sage-femme. Ses premiers souvenirs olfactifs ? Le talc italien que sa mère achetait pour son petit frère, et l'odeur des pantalons fraîchement repassés par sa grand-mère, couturière. C'est finalement la chimie qui l'emporte, à l'université de Genève, où elle se spécialise dans la chromatographie, cette technique qui permet d'identifier une à une les molécules d'une odeur. Elle entre ensuite chez Firmenich.

Avant Hermès, elle a déjà signé des succès que tout le monde connaît : Narciso Rodriguez for Her en 2003, avec Francis Kurkdjian, récompensé aux FiFi Awards, Miss Dior Chérie en 2005, Sì d'Armani, et pas moins de 47 parfums pour Jo Malone, dont le célèbre Wood Sage & Sea Salt.

En 2014, elle devient la première femme parfumeur maison d'Hermès, aux côtés de Jean-Claude Ellena, puis prend seule la direction de la création olfactive au 1er janvier 2016. Lors de sa première réunion, Axel Dumas, gérant de la maison, se lève et annonce qu'il veut la laisser libre. Il lui dit alors cette phrase qu'elle n'a jamais oubliée : il préfère la voir se tromper en essayant quelque chose, plutôt que se tromper en suivant les autres. Pas de date butoir, pas d'étude de marché. Tout ce qui suit découle de cette liberté.

## Le jardin secret du 24 Faubourg

La rencontre a lieu dans un endroit hors du temps. Le 24 Faubourg Saint-Honoré, c'est l'adresse historique d'Hermès depuis 1880, quand Charles-Émile Hermès, fils du fondateur, y installe l'atelier de harnais familial créé en 1837. Tout en haut de l'immeuble, au-dessus des toits de Paris, se cache un jardin réservé à la famille et aux équipes créatives.

On y trouve un pommier, un poirier, un magnolia, des roses, de la sauge, du romarin, de l'aubépine, des lys et des herbes folles. Une jardinière, Yasmine, en prend soin depuis plus de vingt ans. Au printemps, les abeilles de Paris viennent y butiner.

C'est ce jardin qui a inspiré Un Jardin sur le Toit, signé Jean-Claude Ellena en 2011. La pomme croquante, la poire juteuse, l'herbe fraîche. Ce jour-là, je n'avais pas besoin de flacon : j'étais dans le parfum, en vrai, autour de moi.

Pour Christine Nagel, Hermès, c'est une petite insolence élégante. Elle a une image pour le dire : une grand-mère un peu rock'n'roll. Un héritage, un luxe absolu, et toujours un pas de côté. Elle avoue d'ailleurs avoir imaginé, avant d'y entrer, une maison très classique et très sérieuse, avant de la découvrir audacieuse. Son premier parfum pour Hermès, Galop, en 2016, est né de sa découverte des réserves de cuir de la maison, et d'un cuir en particulier, le Doblis, un veau velours d'une grande douceur.

## Paddock, l'odeur des écuries en flacon

Le cheval est l'ADN d'Hermès. Depuis 2010, la maison organise chaque année le Saut Hermès, un concours international de saut d'obstacles au Grand Palais. C'est dans ses écuries que Christine Nagel est allée capter l'odeur des chevaux par headspace, une technique qui enregistre les molécules présentes dans l'air autour d'un objet ou d'un être vivant.

Elle y a tout saisi : la paille, le foin, l'orge, l'avoine, le cuir des harnachements, et même les produits qu'on applique sur les sabots, comme l'huile de cade et le goudron de pin. Sans oublier le crottin, dont elle trouve l'odeur délicieuse. Le résultat s'appelle Paddock, du nom de l'espace où chevaux et cavaliers se préparent : un foin miellé et une graine de carotte ambrée.

La première édition, en 2024, n'a été produite qu'à environ 500 flacons, vendus pendant six semaines dans trois boutiques parisiennes. Depuis, Paddock revient à chaque Saut Hermès, la formule restant identique mais le flacon changeant d'illustrateur : Tong Ren en 2025, Gianpaolo Pagni en 2026.

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