Noziglia : la maison secrète où Kurkdjian, Caron et Ménardo transforment des tableaux en parfums
Trois des plus grands nez du monde ont créé une collection de parfums que presque personne ne connaît. Francis Kurkdjian, Françoise Caron, Annick Ménardo. Et derrière eux, une femme, artiste peintre, petite-fille d'Yves Rocher. J'ai eu la chance de rencontrer Noémie Rocher, et de découvrir Noziglia, sans doute l'une des maisons les plus confidentielles et les plus attachantes de la parfumerie française actuelle. Voici son histoire.
## Une histoire de famille et de transmission
Le nom de la maison, c'est Noziglia. C'est le nom de la grand-mère italienne de Noémie Rocher, sa "cara nonna", elle-même artiste peintre. Tout part de là, d'une histoire de famille et de transmission, ce qui donne d'emblée à la maison une dimension intime que l'on sent dans chaque détail.
Il faut dire que Noémie Rocher a grandi entourée de matières premières et de nature. Petite-fille d'Yves Rocher, le fondateur de l'empire cosmétique breton bâti sur la plante et le végétal, et fille de Daniel Jouvance, autre nom de la beauté, elle a hérité d'une sensibilité particulière à la matière, à l'odeur, au vivant. Mais sa voie à elle a d'abord été celle de la peinture. Elle est artiste peintre, et pas confidentielle : elle est exposée à la galerie Kamel Mennour à Paris, l'une des plus prestigieuses de la scène contemporaine. Installée dans une maison nichée dans les collines d'Aix-en-Provence, où se trouve aussi son atelier, elle a longtemps mûri ce projet avant de le faire naître. Noziglia est l'aboutissement de cette double vie, peinture et parfum enfin réunis.
## Un concept magnifique : le tableau devient parfum
L'idée qui fonde Noziglia est d'une élégance rare. Chacun des tableaux de Noémie Rocher devient un parfum. L'objet de la collaboration, tel que la maison le formule, consiste à capter, retranscrire puis distiller la vibration d'une peinture, à lui donner une forme olfactive, à enserrer dans un flacon une petite œuvre immatérielle.
Pour traduire ses toiles en odeurs, Noémie Rocher ne s'est pas entourée de n'importe qui. Elle a fait appel à trois signatures parmi les plus grandes de la parfumerie, trois nez d'exception, chacun chargé de donner vie à une œuvre. Trois parfums, trois nez, trois tableaux. C'est ce dialogue entre les arts, entre la couleur et l'odeur, qui fait toute la singularité de la maison. Et les concentrés, fidèles à la tradition, sont produits à Grasse.
## Mélancolie Euphorique, par Françoise Caron
Le premier parfum, Mélancolie Euphorique, est signé Françoise Caron, une légende. On lui doit notamment la mythique Eau d'Orange Verte d'Hermès, l'un des plus grands agrumes de l'histoire de la parfumerie. Ce parfum est né en écho à la dernière série de toiles de Noémie exposées à la galerie Kamel Mennour.
La composition associe la bergamote, le cassis, le musc et le cèdre blanc, dans un registre à la fois rêveur et espiègle, qui porte bien son nom oxymorique. Une mélancolie qui ne pèse pas, une euphorie qui garde de la retenue, exactement l'état d'âme que peut provoquer une toile devant laquelle on s'attarde.
## Noir d'Encre, par Annick Ménardo
Le deuxième, Noir d'Encre, est l'œuvre d'Annick Ménardo, autre immense parfumeuse, connue pour son goût des matières sombres et son style tranché. On lui doit notamment Black de Bulgari, culte, ou Lolita Lempicka. C'est dire si le noir, le fumé, le profond sont son territoire.
Pour Noziglia, elle a puisé dans sa passion pour l'encre de Chine, cette matière que Noémie utilise dans son travail de peintre. Le résultat est un parfum sombre, soyeux, profond, à l'image de l'encre qui coule sur le papier et s'y répand en nuances de noir. Une correspondance parfaite entre le geste du peintre et celui du parfumeur.
## Expeau, par Francis Kurkdjian, mon moment préféré
Et le troisième, c'est mon moment préféré de la collection. Expeau, signé Francis Kurkdjian, sans doute le parfumeur le plus célèbre de sa génération, directeur de la création parfum chez Dior et fondateur de sa propre maison. Le titre est un jeu de mots, entre l'eau, la peau et l'expérience.
Kurkdjian a cherché à recréer une odeur d'enfance très particulière, celle des poupées d'un autre temps, cette senteur poudrée et lactée qui reste gravée dans la mémoire sensorielle de tant d'entre nous. La composition mêle le cacao, la vanille poudrée, le musc et la fraîcheur lactée du cèdre. Le résultat se pose comme une seconde peau, douce, enveloppante, intime. À la fois régressif et sensuel, c'est un parfum qui touche quelque chose de profond, cette part d'enfance qu'on porte tous en soi. Il m'a bouleversé, et c'est celui que je retiens.
## Un détail qui fait toute la différence
Il y a enfin un geste que je trouve magnifique, et qui résume tout l'esprit de la maison. Chaque parfum est livré avec une petite carte, une lithographie du tableau dont il est issu. Vous la placez derrière le flacon retourné, et la peinture semble alors flotter dans la fragrance, comme si l'œuvre et l'odeur ne faisaient plus qu'une.
Ce clin d'œil à l'art cinétique, cette manière de faire dialoguer le liquide et l'image, dit bien ce qu'est Noziglia : non pas une marque de parfum de plus, mais une passerelle entre deux arts, pensée par une artiste qui les pratique tous les deux. Une maison encore confidentielle, presque secrète, mais qui mérite absolument d'être découverte. C'est le genre de projet sincère, habité, à contre-courant des logiques industrielles, qui me rappelle pourquoi j'aime autant la parfumerie.
Cette collection m'a été présentée par Noémie Rocher elle-même, que je remercie. Les parfums Noziglia, présentés au format 100 ml, sont à découvrir sur le site de la maison.