Les fleurs muettes : ces fleurs magnifiques qu'aucun parfumeur n'a jamais pu capturer
Voici l'un des secrets les mieux gardés de la parfumerie, et l'un des plus vertigineux. Il existe des fleurs sublimes, parmi les plus odorantes de nos jardins, dont pas une seule goutte ne se trouvera jamais dans un parfum. Le muguet, le lilas, la pivoine, le lys, le chèvrefeuille : quand vous portez un parfum qui porte leur nom, vous ne sentez rien qui vienne réellement de la fleur. On les appelle les fleurs muettes, et l'histoire de la manière dont les parfumeurs ont appris à leur redonner une voix est l'une des plus belles aventures de cet art.
## Des fleurs qui refusent de parler
Le terme n'est pas une image de journaliste, il est employé par le métier depuis le milieu du XVIIIe siècle. Une fleur muette, ou fleur silencieuse, est une fleur dont il est impossible d'extraire l'odeur, quel que soit le procédé. On a tout essayé sur elles, la distillation à la vapeur d'eau, l'extraction par solvants volatils, l'enfleurage à froid sur la graisse. Rien n'y fait. Elles ne livrent ni essence ni absolu. Le parfumeur approche son laboratoire de ces fleurs pourtant éclatantes de parfum dans la nature, et il se heurte au silence.
La liste est longue et elle contient certaines des fleurs les plus aimées qui soient : le muguet, le lilas, le lys, la jacinthe, l'œillet, le chèvrefeuille, la pivoine, le freesia, le gardénia, le pois de senteur, la glycine, l'héliotrope. Toutes, dans un jardin, embaument. Toutes, en parfumerie, sont muettes. C'est ce que les parfumeurs ont longtemps appelé, avec une pointe de dépit, le désespoir du parfumeur.
## Pourquoi ce silence ?
La raison est biochimique, et elle est fascinante. Chez ces fleurs, les molécules odorantes sont présentes en concentration extrêmement faible, et surtout, la structure délicate des pétales ne survit pas aux conditions d'extraction. La chaleur et la pression de la distillation détruisent les composés volatils avant qu'on puisse les capturer. Quant à l'extraction par solvants, quand elle a été tentée, elle ne donne qu'un rendement dérisoire et une matière cireuse, terne, une pâle ombre de la fleur vivante.
Autrement dit, ces fleurs ne gardent leur parfum que tant qu'elles sont vivantes et intactes. Dès qu'on tente de les arracher à elles-mêmes pour figer leur odeur, elles s'éteignent. Il y a quelque chose de presque poétique dans cette résistance, comme si ces fleurs refusaient d'être capturées, de se laisser réduire à une matière première.
## L'art de la reconstitution
Alors, comment fait-on ? Puisque la nature refuse de livrer ces odeurs, le parfumeur doit les réinventer de toutes pièces. C'est ce qu'on appelle une reconstitution, et c'est l'un des exercices les plus nobles du métier.
Une reconstitution, c'est un petit parfum dans le parfum, un accord d'une dizaine de composants environ, mêlant matières naturelles et molécules de synthèse, assemblés pour recréer l'illusion parfaite de la fleur absente. Le parfumeur travaille de mémoire, de sensibilité, en cherchant à retrouver non pas la formule chimique exacte de la fleur, mais l'émotion qu'elle procure. Et c'est là que chaque nez devient un artiste : il n'existe pas une reconstitution du muguet, mais autant de muguets que de parfumeurs. Chacun perçoit et restitue la fleur à sa façon.
Les exemples les plus célèbres sont des chefs-d'œuvre. Diorissimo, créé par Edmond Roudnitska pour Dior en 1956, est considéré comme le plus beau muguet de l'histoire de la parfumerie, et il ne contient pas un atome de muguet réel, seulement le génie d'un homme qui a su le réinventer. Le détail technique est savoureux : pour passer du muguet au lilas, un parfumeur partira souvent d'un accord proche, mais remplacera la note animale d'indole, issue du jasmin, par du paracrésol, qui donne au lilas sa signature particulière. Tout l'art tient dans ces glissements infimes.
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