L'Eau de Cologne : comment un Italien a inventé, en 1709, l'ancêtre de toute la fraîcheur en parfumerie
On parle constamment de parfums complexes, de matières rares, de compositions à tiroirs. Pourtant, le parfum le plus influent de toute l'histoire de la parfumerie est peut-être le plus simple de tous. Une eau claire, fraîche, presque transparente, née à Cologne au début du XVIIIe siècle. Son nom est devenu un mot du quotidien, au point qu'on a oublié qu'il désignait à l'origine une création précise, signée d'un homme précis. Voici l'histoire vraie de l'Eau de Cologne, le parfum le plus copié de tous les temps.
## Un Italien à Cologne
Tout commence avec un jeune homme originaire de Santa Maria Maggiore, un village du Piémont, dans la vallée Vigezzo, près de la frontière suisse. Cette vallée avait une particularité : elle envoyait depuis des générations ses fils de l'autre côté des Alpes pour faire commerce, notamment de produits de luxe et de parfums.
Giovanni Maria Farina, né en 1685, francisera plus tard son prénom en Jean-Marie pour séduire une clientèle aristocratique. Après un apprentissage auprès de parfumeurs, il rejoint à Cologne l'entreprise de négoce familiale, un commerce d'articles de luxe fondé par son frère Johann Baptist en 1709. C'est là, dans cette ville libre d'Empire, qu'il met au point une eau parfumée d'un genre nouveau.
Le contexte est important. À cette époque, l'hygiène repose largement sur la toilette sèche, et les parfums servent surtout à masquer les mauvaises odeurs. Ce sont des senteurs lourdes, capiteuses, à base de musc, de civette, de cannelle ou de santal. Farina prend le contre-pied absolu. Il compose une eau légère, fraîche, lumineuse, fondée sur un mariage d'huiles essentielles d'agrumes et de fleur d'oranger, porté par un alcool de vin distillé, presque pur, dont il maîtrise la technique venue d'Italie.
## Une lettre restée célèbre
Dès 1708, avant même la commercialisation, Farina écrit à son frère Jean-Baptiste une lettre devenue l'une des plus citées de l'histoire du parfum. Il y décrit ce qu'il a créé avec des mots qui n'appartiennent à aucun argumentaire commercial, car le marketing n'existe pas encore. Il évoque un parfum qui lui rappelle un matin de printemps italien, les narcisses de montagne et les fleurs d'oranger après la pluie, une senteur qui le rafraîchit et stimule ses sens et son imagination.
Ce n'est pas de la publicité. C'est un homme qui tente de mettre des mots sur une sensation que personne n'avait encore éprouvée. Une odeur de propreté, de lumière, de fraîcheur végétale, à mille lieues des parfums entêtants de son temps. Il baptise d'abord sa création Aqua Mirabilis, l'eau admirable, avant qu'elle ne prenne le nom d'Eau de Cologne, en hommage à la ville qui l'avait accueilli et dont il obtiendra la citoyenneté.
## La question Feminis, ou la paternité partagée
Un point mérite d'être posé avec honnêteté, car il divise encore les historiens. Farina n'a peut-être pas inventé la formule à partir de rien. Dans un brevet de 1727, il attribue lui-même l'invention de l'eau admirable à un compatriote, Giovanni Paolo Feminis, originaire du même village et installé à Cologne dès la fin du XVIIe siècle. Feminis aurait mis au point cette Aqua Mirabilis et l'aurait transmise à sa famille, dont Farina était proche.
La vérité la plus probable est celle d'une transmission. Feminis pose une première recette d'eau parfumée à vocation médicinale, et Farina la perfectionne, l'affine, la transforme en objet de luxe et surtout la commercialise avec un génie du négoce qui va la faire entrer dans l'histoire. C'est pourquoi les sources hésitent entre les deux noms. Disons que Feminis a peut-être ouvert la voie, mais que c'est Farina qui a fait de l'Eau de Cologne ce qu'elle est devenue.
## La conquête de l'Europe
Le succès dépasse rapidement Cologne. La première livraison vers Paris a lieu dès 1721. Mais le vrai tournant vient des officiers de l'armée française qui, stationnés en Rhénanie pendant la guerre de Succession de Pologne, découvrent cette eau, la rapportent chez eux et créent une demande à Paris. Situation cocasse : les Français, qui dominent la parfumerie européenne depuis un siècle, se mettent à importer et adorer un produit fabriqué en Allemagne par un Italien.
L'eau conquiert les cours. Louis XV et Louis XVI en usent. Plus tard, la reine Victoria, l'impératrice Sissi d'Autriche, l'empereur François-Joseph, et l'écrivain Goethe comptent parmi les clients de la maison. Mais c'est un homme, par-dessus tout, qui transforme ce succès en légende : Napoléon. Sa consommation d'Eau de Cologne était colossale. Il l'utilisait en friction quotidienne, en versait dans son bain, et allait jusqu'à croquer des morceaux de sucre imbibés de cologne, les fameux canards Farina, persuadé de leurs vertus.
## Le parfum le plus copié de l'histoire
Le triomphe eut une contrepartie. En l'absence de toute législation sur les marques, l'Eau de Cologne fut copiée à une échelle vertigineuse. On a parlé de milliers d'imitations. Beaucoup usurpaient purement et simplement le nom Farina, devenu si prestigieux qu'il valait garantie de qualité. Le nom du créateur finit par se dissoudre dans la catégorie qu'il avait inventée : l'expression eau de cologne devint générique, désignant n'importe quel parfum léger et frais.
L'épisode le plus retors est celui de la maison Mühlens à Cologne, dont l'eau porte aujourd'hui le célèbre nom de 4711, du numéro de sa maison dans la Glockengasse. Pour vendre son eau, Wilhelm Mühlens acquit en 1803 les droits d'usage du nom Farina auprès d'un certain Carlo Francesco Farina, un homme venu d'Italie qui n'avait aucun lien de parenté avec la véritable famille de parfumeurs. Pendant des décennies, 4711 se vendit sous une étiquette Farina usurpée, jusqu'à ce qu'en 1881 la justice contraigne définitivement les Mühlens à renoncer à ce nom. C'est de cette histoire que naquit la marque 4711 telle qu'on la connaît.
Face à ce déferlement, la famille Farina de Cologne finit par obtenir gain de cause : en 1874, elle contribue à l'instauration de la première loi allemande de protection des marques, protégeant le nom de sa maison, Johann Maria Farina gegenüber dem Jülichsplatz, soit Farina vis-à-vis de la place Juliers. Cette maison, fondée en 1709, est aujourd'hui considérée comme la plus ancienne fabrique de parfum du monde encore en activité, toujours dirigée par la famille Farina, aujourd'hui à la huitième et neuvième génération.
## La branche parisienne et Roger & Gallet
Il existe une autre lignée Farina, qu'il ne faut pas confondre avec celle de Cologne. En 1806, un descendant de la famille, Jean-Marie Joseph Farina, s'installe à Paris et fonde sa propre maison d'Eau de Cologne, au 331 rue du Faubourg-Saint-Honoré. Il crée une composition différente, destinée à une clientèle française.
En 1862, cette maison parisienne est reprise par deux entrepreneurs, Armand Roger et Charles Gallet, qui conservent le nom prestigieux de Farina sur leurs flacons. Cette maison deviendra Roger & Gallet, dont l'Eau de Cologne Extra-Vieille, lancée avec sa qualité à macération prolongée en 1875, se vend encore aujourd'hui et perpétue cette filiation. C'est cette branche que la plupart des Français connaissent, ce qui explique la confusion fréquente entre le Farina de Cologne, créateur original de 1709, et le Farina de Paris, à l'origine de Roger & Gallet.
## Bien plus qu'une concentration
On croit souvent que l'Eau de Cologne n'est qu'une affaire de dosage. Un parfum peu concentré, léger, un peu désuet, une senteur de grand-mère. C'est une erreur de lecture.
L'Eau de Cologne est d'abord un accord. Le premier grand accord hespéridé de l'histoire de la parfumerie, celui qui associe les agrumes frais, la fleur d'oranger et les aromates dans un équilibre lumineux. Elle a posé des principes qui allaient structurer la discipline pendant trois siècles : l'idée qu'un parfum peut se construire sur des notes de tête volatiles plutôt que sur un fond lourd, que la fraîcheur est une valeur en soi, que la simplicité peut être un sommet de raffinement.
Toute la famille des colognes modernes en descend directement, de l'Eau de Cologne Impériale de Guerlain, créée en 1853 pour l'impératrice Eugénie, jusqu'aux colognes contemporaines des maisons de niche. Plus largement, chaque fois que vous portez un parfum frais, agrumé, léger, une eau qui promet la propreté et l'énergie plutôt que le mystère, vous portez un descendant direct de ce que Farina a composé à Cologne il y a plus de trois siècles.
C'est peut-être la plus belle leçon de cette histoire. Le parfum le plus copié, le plus imité, le plus dilué dans le langage courant, est aussi l'un des plus radicalement inventifs jamais créés. Une eau claire qui, sous son apparente simplicité, a discrètement inventé la fraîcheur en parfumerie.