Le kyphi, l'encens des pharaons ressuscité un seul jour après deux mille ans de silence
Il y a quatre mille ans, on ne portait pas le parfum. On le brûlait. Et c'est exactement pour cette raison qu'aujourd'hui encore, vous l'appelez un parfum. Le mot que vous employez tous les jours raconte un geste que plus personne ne fait. Il garde en lui la mémoire d'un feu, d'une fumée, d'une offrande. Cette histoire est plus belle que tout ce que le marketing pourrait inventer, et elle commence sur les rives du Nil.
## Un mot qui veut dire « par la fumée »
Le mot parfum vient du latin per fumum. Littéralement : par la fumée. Et il faut prendre cette étymologie au premier degré, vraiment au premier degré.
Quand le mot s'installe dans la langue française, dans la première moitié du seizième siècle, il y a environ cinq cents ans, probablement arrivé par l'italien ou l'occitan, un parfum n'est ni un liquide ni un flacon. C'est la fumée elle-même, la substance odorante que l'on fait brûler, ce qui s'échappe d'une matière jetée dans le feu. Les premiers emplois du mot désignent des pastilles, des résines, des bois que l'on consume pour embaumer une pièce, purifier l'air, honorer un autel. Le sens que nous connaissons aujourd'hui, celui d'une odeur puis d'un liquide que l'on porte sur soi, ne s'impose que progressivement, au fil des décennies suivantes.
Autrement dit, à l'origine, un parfum n'est pas une chose que l'on met. C'est une chose que l'on allume.
## Dans les temples de l'Égypte ancienne
Pour comprendre pourquoi le geste de brûler a fini par donner son nom à tout un art, il faut remonter beaucoup plus loin, jusqu'aux temples de l'Égypte ancienne. Là-bas, brûler des matières odorantes n'était pas un agrément ni une ambiance. C'était une liturgie, réglée avec une précision d'horloger, attestée dès l'Ancien Empire, il y a plus de quatre millénaires.
L'écrivain grec Plutarque, dans son traité Sur Isis et Osiris, décrit un rituel solaire accompli trois fois par jour. Au lever du soleil, les prêtres brûlaient de l'oliban, la résine que l'on appelle aussi l'encens. À midi, quand l'astre est au zénith, de la myrrhe. Et au coucher du soleil, le plus précieux de tous les encens, sur lequel nous reviendrons. Trois offrandes de fumée pour accompagner la course du soleil, du matin au soir, chaque jour, inlassablement.
Pourquoi la fumée ? Parce qu'elle possède une propriété qu'aucune autre matière ne partage : elle monte. Dans un univers mental où les dieux habitent le ciel, la fumée était le seul messager imaginable, le seul véhicule capable de porter une offrande de la terre vers le divin. Les Égyptiens croyaient qu'elle brisait la frontière entre le monde des vivants et celui des dieux, qu'elle les reliait, comme un escalier de volutes entre la terre et le ciel. Le parfum est donc né comme un moyen de communication avec l'invisible. Rien que ça.
## Le parfum, affaire d'État dès l'origine
Une question que l'on ne se pose jamais : ces résines que l'Égypte brûlait par tonnes, matin, midi et soir, dans tous les temples du royaume, d'où venaient-elles ? Car l'oliban et la myrrhe ne poussent pas en Égypte. Ces arbres aiment les terres arides du sud de la péninsule arabique et de la Corne de l'Afrique. Pour les Égyptiens, ces matières venaient d'un pays lointain, presque mythique, qu'ils appelaient le pays de Pount, dont la localisation exacte fait encore débat chez les chercheurs, quelque part vers la Corne de l'Afrique ou le long de la mer Rouge. Pount était le pays du dieu, la terre d'où venait la fumée.
Et ces résines coûtaient une fortune, produit de luxe absolu importé par caravanes et par bateaux, indispensable au culte. Tout l'appareil religieux du royaume dépendait d'une matière première étrangère. Alors au quinzième siècle avant notre ère, une souveraine décide de régler le problème à la source. Elle s'appelle Hatchepsout, l'une des rares femmes pharaons de l'histoire égyptienne. Elle ordonne une expédition maritime hors norme : descendre la mer Rouge, atteindre Pount, et en rapporter de la myrrhe, de l'encens, de l'or, et surtout des boutures d'arbres à encens. Des arbres vivants, à replanter en Égypte, pour ne plus jamais dépendre de personne.
L'expédition a lieu, les bateaux reviennent chargés, et les arbres sont replantés sur l'allée qui mène au temple funéraire de la reine, à Deir el-Bahari, près de Thèbes. L'aventure était si importante qu'elle a été gravée sur les murs du temple, sur le portique de la deuxième terrasse, où l'on voit encore les bateaux, le village de Pount sur pilotis, et les arbres transportés avec leur motte de terre, comme des trésors. Un chantier naval royal, une flotte, des mois de navigation, pour des arbres à parfum. Et pourtant, les arbres n'ont pas survécu : le climat égyptien, trop aride, a eu raison de la transplantation, et l'Égypte est restée dépendante de sa route de l'encens. Quinze siècles avant notre ère, le parfum était déjà une affaire d'État, de commerce international, de marine et de pouvoir. Cela ne changera plus jamais.
## Le kyphi, l'encens du soir
Revenons au plus précieux de tous les encens, celui du soir. Parmi toutes les fumées d'Égypte, une dominait toutes les autres : le kyphi, transcription grecque d'un mot égyptien, kapet. Sa recette était considérée comme si sacrée qu'elle a été gravée dans la pierre. On la trouve encore aujourd'hui, en hiéroglyphes, sur les murs de temples de Haute-Égypte, à Edfou, et selon les sources à Dendérah et Philae.
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