L'Artisan Parfumeur fête 50 ans : un flacon-mûre à 1500 euros, et toute l'histoire d'un parfum culte
1978. Un chimiste de formation, poète par instinct, a une intuition que personne n'a eue avant lui. Et si on faisait un parfum autour d'un fruit ? Pas une fleur, pas un bois, pas une résine. Une mûre.
Cet homme s'appelle Jean Laporte. Et il vient, sans le savoir, d'inventer l'un des tout premiers fruités de la parfumerie moderne. Près d'un demi-siècle plus tard, sa maison fête ses cinquante ans et célèbre cette création fondatrice avec un objet rare, un flacon-mûre vendu 1500 euros et tiré à seulement cent exemplaires. L'occasion de revenir sur une histoire qui dit beaucoup de ce qu'est, au fond, la haute parfumerie.
## Jean Laporte, le chimiste qui voulait faire autrement
Pour comprendre Mûre et Musc, il faut comprendre son créateur. Jean Laporte, parfois appelé Jean-François Laporte, est chimiste de formation et passionné de botanique. Au milieu des années 1970, il imagine une parfumerie alternative, libre, affranchie des codes et du marketing, à une époque où le secteur est encore très normé. En 1976, il fonde L'Artisan Parfumeur et ouvre une boutique à Paris entièrement dédiée au parfum, une démarche pionnière pour l'époque. Avec Diptyque et, un peu plus tard, Annick Goutal, il pose les bases de ce qu'on appellera bien plus tard la parfumerie de niche, un terme qu'il n'a jamais revendiqué lui-même.
Le nom de la maison résume sa philosophie. L'artisan d'abord, pour placer le savoir-faire au cœur du projet. Le parfumeur ensuite, pour célébrer le métier de ceux qui composent. Laporte se définissait aussi comme parfumeur-décorateur, convaincu que le parfum ne se limite pas à la peau mais participe à une atmosphère, à un lieu de vie. C'est cette vision qui donnera naissance, dès la fin des années 1970, à la fameuse Boule d'Ambre pour parfumer la maison, bien avant que les parfums d'intérieur ne deviennent incontournables.
## L'invention d'une illusion : la mûre qui n'existait pas
En 1978, Laporte a une intuition précise. Marier la facette fruitée des muscs blancs à une note de mûre piquante. Le problème, c'est qu'à l'époque, l'extrait de mûre n'existe pas en parfumerie. Aucune matière première ne permet de restituer ce fruit directement.
Alors Laporte ruse. Il détourne une molécule venue de l'agroalimentaire, la frambinone, qui évoque la douceur duveteuse de la framboise cuite, et l'associe au bourgeon de cassis, l'une des rares matières fruitées naturelles disponibles. À cela s'ajoutent des muscs blancs propres, le galaxolide et le brassylate d'éthylène, dont certaines facettes rappellent justement les fruits rouges. L'illusion est parfaite. La mûre est là, alors qu'aucune mûre n'entre réellement dans la formule. C'est un trompe-l'œil olfactif, et c'est précisément ce qui fait la modernité du geste.
Mais l'accord, aussi beau soit-il, ne suffit pas. Laporte le confie lui-même : l'odeur est belle et tendre, mais elle ne sort pas du flacon. Il file alors à Grasse rencontrer trois parfumeurs : Jean-Claude Ellena, alors jeune nez en vogue, Lucien Ferrero et Jean-Claude Gigodot. C'est Ellena qui apporte la clé. Il suggère d'ajouter une envolée d'agrumes, mêlée d'estragon, de basilic et d'une trace de lavande, le tout posé sur une base de mousse de chêne. L'aromatique propulse le fruit, lui donne du sillage et de la lumière. Mûre et Musc est né.
Le résultat est une formule limpide, simple à lire, immédiatement reconnaissable. Une tête d'agrumes et d'herbes fraîches, un cœur de mûre et de fruits rouges, un fond de musc et de mousse de chêne. Ellena décrira ce parfum comme un parfum de peau troublant, un parfum proche, qui rapproche. L'archétype était posé. Et tout le monde, ensuite, copiera cette idée d'un fruité propre fondu dans le musc.
## Cinquante ans plus tard, le parfum devient objet d'art
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