Hermès et le parfum : le minimalisme de Jean-Claude Ellena, de Terre d'Hermès aux jardins
Il y a des maisons qui composent des parfums, et il y en a une qui écrit des haïkus. Hermès appartient à cette seconde catégorie. Là où tant de marques cherchent la démonstration, l'accumulation, la puissance, Hermès a fait un choix radicalement inverse : l'épure, la transparence, le trait juste. Ce parti pris, la maison le doit largement à un homme, Jean-Claude Ellena, et à une esthétique qu'il a portée au sommet, celle du minimalisme olfactif. Voici pourquoi la parfumerie d'Hermès occupe, à mes yeux, une place à part dans le paysage du luxe.
## Une maison venue tard au parfum, et par la grande porte
Hermès n'est pas née parfumeur. La maison, fondée en 1837 comme sellier, ne se lance vraiment dans le parfum qu'en 1951, avec l'Eau d'Hermès, confiée à l'un des plus grands maîtres du siècle, Edmond Roudnitska, le génie derrière Femme de Rochas et Diorissimo. Suivront des classiques comme Calèche en 1961 ou 24 Faubourg en 1995. Mais pendant longtemps, le parfum reste chez Hermès une activité satellite, sous-traitée à des parfumeurs extérieurs, aussi talentueux soient-ils.
Le tournant, le vrai, arrive en 2004. Cette année-là, Jean-Louis Dumas, alors patron de la maison, prend une décision inédite dans le luxe : nommer un parfumeur exclusif, à demeure, entièrement dédié à Hermès. Ce sera Jean-Claude Ellena. Pour la première fois, une grande maison se dote de son propre nez maison à temps plein, libre de créer sans la pression du marketing de masse. C'est une petite révolution, et elle va définir l'identité olfactive d'Hermès pour les vingt années suivantes.
## Jean-Claude Ellena, ou l'art de la soustraction
Pour comprendre Hermès, il faut comprendre Ellena. Né à Grasse en 1947, dans une famille de parfumeurs, il a cueilli le jasmin enfant avec sa grand-mère avant de devenir l'un des créateurs les plus influents de sa génération, auteur de First de Van Cleef & Arpels ou de l'Eau parfumée au thé vert de Bulgari. Sa pensée, il l'a d'ailleurs mise en livres, notamment dans son Journal d'un parfumeur, une lecture que je recommande à quiconque veut entrer dans la tête d'un créateur.
Sa philosophie tient en un mot : soustraire. Là où la parfumerie classique empile parfois des dizaines et des dizaines de matières, Ellena compose avec une poignée d'ingrédients, comme un cuisinier qui refuserait de masquer le produit. Il parle de son travail comme d'une écriture, revendique l'influence du haïku japonais, cette forme poétique brève qui dit beaucoup avec presque rien. Ses parfums sont lisibles, aériens, lumineux, souvent construits autour d'une illusion, d'un trompe-l'œil olfactif qui suggère plus qu'il ne démontre. C'est ce qu'on a appelé le minimalisme en parfumerie, et Ellena en est le maître absolu. Cette approche, à contre-courant de la surenchère ambiante, est précisément ce qui m'attache à cette maison. Chez Hermès, on ne cherche pas à vous assommer. On vous propose une sensation, nette, élégante, et on vous laisse respirer.
## Terre d'Hermès, l'icône et son silex
S'il ne fallait retenir qu'un parfum pour incarner cette ère, ce serait Terre d'Hermès, lancé en 2006. C'est le premier grand masculin de la maison, et c'est devenu un pilier absolu de la parfumerie contemporaine, l'un des masculins les plus vendus et les plus respectés au monde.
Ellena s'inspire de l'écrivain Jean Giono et de son amour de la terre provençale pour raconter le lien de l'homme aux éléments. La composition est un boisé minéral d'une intelligence rare : l'éclat acidulé du pamplemousse et de l'orange en ouverture, la vibration poivrée, puis surtout cette fameuse note de silex, cette sensation de pierre sèche, de caillou chauffé au soleil, presque de minéral pur. C'est cette note de silex qui a fait entrer Terre d'Hermès dans la légende. Elle est difficile à décrire tant elle est abstraite, ni fruit ni fleur ni bois, mais une texture, une froideur sculptée que vient réchauffer un fond de cèdre et de vétiver. Un parfum qui tient debout comme une colonne, vertical, racé, et pourtant d'une lisibilité immédiate. La preuve qu'un best-seller peut aussi être une œuvre d'auteur. La maison en a depuis décliné plusieurs variations, de l'Eau Givrée plus fraîche à une Eau de Parfum Intense plus sombre, toutes veillées par sa nouvelle parfumeuse.
## Ambre Narguilé, mon préféré
Mais si je dois nommer mon Hermès de cœur, c'est ailleurs qu'il se trouve, dans la collection Hermessence. Lancée elle aussi en 2004, Hermessence est la ligne de haute parfumerie de la maison, une série de créations confidentielles, vendues uniquement en boutique Hermès et sur son site, pensées par Ellena comme autant de poèmes olfactifs autour d'une matière ou d'une idée.
Et dans cette collection, il y a Ambre Narguilé. Mon préféré, sans hésiter. C'est un oriental gourmand, mais oubliez tout ce que ce mot peut avoir de lourd ou de sucré à l'excès. Ambre Narguilé, c'est le miel, la cannelle, le rhum, un soupçon de caramel, la fève tonka pralinée, les graines de sésame grillées, et surtout ce tabac blond, ces volutes de narguilé qui donnent son nom au parfum. On y a souvent vu une tarte aux pommes chaude à la cannelle, et l'image n'est pas fausse. Mais ce qui me bouleverse, c'est la manière dont Ellena rend cette gourmandise transparente, aérienne, presque impressionniste. Là où un autre aurait fait un dessert écœurant, lui compose une lumière ambrée, la chaleur d'une fin de journée, une douceur d'adulte qui enveloppe sans jamais étouffer. Ambre Narguilé a d'ailleurs inspiré tout un genre, celui des orientaux gourmands à l'accord miel-tabac-épices, copié des dizaines de fois depuis. Mais l'original reste, pour moi, indépassable.
## Christine Nagel prend la relève
Toute grande histoire connaît une transmission. En 2014, une nouvelle parfumeuse rejoint la maison, et au 1er janvier 2016, elle succède officiellement à Ellena comme directrice de la création olfactive : Christine Nagel. Italo-suisse, formée à la chimie avant le parfum, elle avait déjà signé des succès marquants comme Narciso Rodriguez for Her ou des créations pour Jo Malone. Elle est, après Mathilde Laurent chez Cartier, l'une des rares femmes à diriger seule la création d'une grande maison.
Reprendre après Ellena n'était pas une mince affaire, tant son style était identifié à Hermès. Nagel a fait un choix habile : ni rupture ni imitation. Elle a conservé l'esprit de transparence et d'élégance de la maison, tout en apportant sa propre sensibilité, plus charnelle, parfois plus texturée, plus audacieuse dans les matières. Elle veille sur les icônes, comme Terre d'Hermès dont elle a créé les déclinaisons récentes, et elle enrichit le patrimoine de créations personnelles comme Twilly d'Hermès ou l'Eau des Merveilles. La maison est restée elle-même tout en changeant de main, ce qui est peut-être la plus grande réussite possible dans une succession de ce type.
## Un Jardin, la collection qui regorge de pépites
Impossible de parler d'Hermès sans évoquer la collection des Jardins, l'une des plus belles idées de la parfumerie récente. Le principe : à chaque parfum, un lieu réel, un jardin du monde, traduit en odeur après un véritable voyage du parfumeur sur place.
L'aventure commence en 2003 avec Un Jardin en Méditerranée, née d'un figuier dans un jardin de Tunisie. Puis vient, en 2005, Un Jardin sur le Nil, sans doute le plus célèbre, inspiré par l'odeur des mangues vertes qu'Ellena a respirées lors d'une promenade sur une île du Nil, un accord de mangue verte devenu culte. Suivront Un Jardin après la Mousson, Un Jardin sur le Toit, et sous l'ère Nagel, Un Jardin à Cythère avec son herbe sèche et ses pistaches, ou Un Jardin à Venise. Chacun est un carnet de voyage olfactif, lumineux, frais, souvent unisexe, accessible en prix pour du Hermès, et d'une intelligence constante. C'est une collection que je recommande toujours à ceux qui veulent découvrir la maison : elle regorge de pépites, et elle résume à elle seule ce qui rend cette parfumerie si singulière, cette capacité à raconter le monde entier avec trois notes et beaucoup de lumière.
## Ce qu'Hermès nous apprend
Au fond, ce que la parfumerie d'Hermès démontre, c'est qu'on peut être une immense maison de luxe et refuser la facilité. Que le minimalisme, loin d'être un manque, est une exigence supérieure : il faut une maîtrise absolue pour oser la transparence, car elle ne pardonne aucune erreur, aucun ingrédient de trop. Ellena a inventé cette grammaire, Nagel la perpétue et la renouvelle.
Dans un marché saturé de parfums qui hurlent pour se faire remarquer, Hermès continue de parler à voix basse. Et c'est peut-être pour ça qu'on l'entend si bien. Si vous voulez comprendre ce qu'est l'élégance en parfumerie, cette forme de retenue qui en dit plus long que n'importe quelle démonstration, commencez par là. Par une note de silex, une volute de narguilé, ou une mangue verte cueillie au bord du Nil.