Derrière Miss Dior, une héroïne : le courage de Catherine Dior, sœur du couturier
Le parfum Miss Dior ne porte pas le nom d'un mannequin. Ni d'une égérie. Ni d'une créature de mode inventée pour vendre. Il porte le nom d'une résistante, torturée par la Gestapo et déportée dans un camp de concentration. Et cette femme, c'était la sœur de Christian Dior. Voici la véritable histoire derrière l'un des parfums les plus célèbres du monde, une histoire de courage que le luxe a parfois tendance à faire oublier.
## 1947, la naissance d'un nom
Retour à Paris, en 1947. Christian Dior s'apprête à lancer sa maison de couture. Le 12 février, il présente sa première collection, celle qui va révolutionner la mode et entrer dans l'histoire sous le nom de New Look, une silhouette à la taille cintrée et à la jupe ample qui rompt avec l'austérité des années de guerre. Et en même temps que cette collection, Dior a une idée de génie, encore rare pour l'époque : lancer un parfum simultanément.
Ce parfum, il le crée avec le parfumeur Paul Vacher, en s'inspirant du jardin de la maison natale de la fratrie, la villa Les Rhumbs à Granville, en Normandie, où les Dior ont grandi entourés de fleurs. Reste à lui trouver un nom. Et c'est là qu'intervient la scène devenue légendaire. Dans l'atelier du 30 avenue Montaigne, alors que Christian cherche encore, une jeune femme entre dans la pièce. Mitzah Bricard, muse et conseillère du couturier, s'exclame : « Tiens, voilà Miss Dior ! » Christian saisit aussitôt. Le nom était trouvé.
## La femme qui entre, c'est Catherine
Mais cette jeune femme qui pousse la porte n'est pas une inconnue. C'est Catherine, la sœur cadette de Christian, la seule sœur du couturier parmi les cinq enfants Dior. Et sa vie n'a rien d'un conte de mode.
Née Ginette Dior à Granville en 1917, elle avait adopté le prénom de Catherine pendant la guerre, un prénom de clandestinité qu'elle a gardé toute sa vie. Car derrière la silhouette discrète qui assiste au défilé de son frère en 1947 se cache une femme qui vient de traverser l'enfer, et qui n'en parlera presque jamais.
## L'engagement dans la Résistance
Au début des années 1940, dans la France occupée, Catherine Dior s'engage dans la Résistance. Elle rejoint le réseau F2, un réseau de renseignement franco-polonais travaillant pour les services alliés. Ses missions sont périlleuses : elle collecte et transmet des informations sur les mouvements des troupes allemandes, un travail de l'ombre essentiel et mortellement dangereux. Elle utilise notamment l'appartement parisien de son frère pour certaines activités liées à la Résistance.
Le 6 juillet 1944, elle est arrêtée par la Gestapo à Paris. Pendant plusieurs jours, elle est interrogée et torturée. Mais elle ne cède pas. Elle ne livre aucun nom, ne dénonce aucun de ses camarades. Ce silence, tenu sous la torture, sauvera des vies.
## Ravensbrück et les camps
Le 15 août 1944, quelques jours seulement avant la libération de Paris, Catherine Dior est déportée vers l'Allemagne, sur l'un des derniers convois à quitter la capitale. Le voyage dure une semaine, dans des conditions inhumaines. Sa destination : Ravensbrück, le seul grand camp de concentration nazi conçu spécifiquement pour les femmes.
Elle ne restera pas seulement à Ravensbrück. Elle est ensuite transférée de camp en camp, contrainte au travail forcé, notamment dans des usines liées à l'effort de guerre allemand, dans des conditions effroyables. Affamée, épuisée, elle survit pourtant. Elle est libérée en mai 1945, à la fin de la guerre, méconnaissable et profondément affaiblie. Elle retrouve la France, et son frère, qui ne l'avait pas oubliée un seul instant.
## Un hommage, pas un argument marketing
Alors quand, deux ans plus tard, Christian Dior baptise son premier parfum Miss Dior, ce n'est en rien un hasard commercial. C'est un hommage. À sa sœur, à son courage, à ce qu'elle a enduré et à ce qu'elle a refusé de trahir. Le parfum le plus délicat, le plus floral, porte le nom d'une femme qui a connu ce que l'humanité a produit de plus sombre. Ce contraste, Christian Dior en avait pleinement conscience. Il vouait à Catherine une affection et une admiration immenses.
Miss Dior sera d'ailleurs aussi le nom de l'une des robes de cette première collection de 1947. Le nom irrigue toute la naissance de la maison, comme une dédicace permanente.
## Après la guerre, les fleurs
Et il y a un dernier chapitre, magnifique. Après la guerre, Catherine ne devient pas une figure mondaine ni une égérie de mode. Elle choisit la terre. Elle s'installe à Callian, dans le Var, à quelques kilomètres de Grasse, et y devient cultivatrice de fleurs à parfum. Sur deux hectares, elle fait pousser des roses centifolia et du jasmin, ces mêmes matières premières qui entrent dans la composition des parfums de la maison de son frère.
Elle n'a donc pas seulement donné son nom à Miss Dior. Elle a, littéralement, nourri la maison de ses fleurs, jusqu'à la fin de sa vie. Après la mort de Christian en 1957, elle veillera sur son héritage, présidant le musée consacré à son frère à Granville. Femme discrète jusqu'au bout, décorée de la Croix de guerre, de la Légion d'honneur et de la médaille britannique du courage, elle s'est éteinte en 2008, à quatre-vingt-dix ans.
## Ce que ce nom porte vraiment
La prochaine fois qu'on vous présentera Miss Dior comme un parfum de jeune fille sage, un floral joli et sans histoire, vous saurez. Derrière ce nom, il n'y a pas une image publicitaire. Il y a une résistante, une déportée, une survivante, une femme qui a tenu sous la torture et qui a passé le reste de sa vie à cultiver la beauté, au sens le plus concret du terme.
C'est peut-être ce qui rend cette histoire si forte. Le parfum le plus vendu de la maison ne célèbre pas une fiction glamour. Il célèbre une héroïne bien réelle, dont le courage mérite d'être connu autant que le sillage qui porte son nom.