Dans les coulisses du labdanum : voyage en Andalousie, au cœur d'Andevalo
Il y a des livres qui laissent des images gravées en vous pour des années. Quand j'ai lu Cueilleur d'essences de Dominique Roques, ce récit d'une vie passée à sourcer les matières premières du parfum aux quatre coins du monde, une scène ne m'a jamais quitté : celle des communautés nomades ramassant le ciste dans la garrigue et faisant chauffer la gomme pour en extraire le labdanum. J'avais ces images en tête, presque fantasmées. Cette semaine, à l'invitation de la maison Nissaba, je les ai vues de mes yeux, en Andalousie, du côté de Huelva. Un rêve de gosse, décuplé par ma passion pour la parfumerie. Voici les coulisses de l'une des matières les plus fascinantes qui soient, celle qui compose le nouvel extrait de la maison, Andevalo.
## Ciste ou labdanum ? La confusion que tout le monde fait
Commençons par lever un malentendu, car il est au cœur du sujet et presque personne ne le connaît. On emploie souvent les mots ciste et labdanum comme s'ils étaient interchangeables. Ils ne le sont pas.
Le ciste, ou Cistus ladanifer, appelé jara en espagnol, est un arbuste sauvage qui couvre les collines arides du sud de l'Espagne. Quand on parle de cistus en parfumerie, on désigne les produits tirés de la plante entière, ses feuilles et ses branches, dont on obtient une huile essentielle par distillation à la vapeur, ou une concrète puis une absolue par extraction au solvant.
Le labdanum, lui, c'est autre chose. C'est la gomme que la plante sécrète elle-même, une résine poisseuse dont elle enduit ses feuilles pour se protéger de la chaleur écrasante. C'est, littéralement, l'écran solaire du ciste, sa manière de survivre au soleil de plomb andalou. Et c'est cette gomme, une fois récoltée et transformée, qui donne le résinoïde et l'absolue de labdanum, cette matière ambrée, cuirée, résineuse et animale qui est l'un des piliers de la parfumerie depuis l'Antiquité. La distinction est essentielle : le ciste vient de la plante, le labdanum vient de ce qu'elle transpire pour ne pas mourir.
## Huelva, capitale mondiale d'une matière rare
Ce n'est pas un hasard si nous étions à Huelva. Cette province de l'ouest andalou est la zone de production principale du labdanum au monde, grâce à son climat sec qui pousse le ciste à produire toujours plus de gomme. On parle de récolte sauvage, non cultivée, sur des terres qui s'étendent, selon les estimations, sur huit à douze mille hectares.
Les chiffres qu'on nous a présentés donnent le vertige. Le site que nous avons visité traite trois à quatre millions de kilos de matière première par an, et concentre à lui seul une part considérable du marché mondial, autour de deux tiers de l'absolue de labdanum et une écrasante majorité de la concrète. Ce sont ces matières qui partent ensuite chez les grands de la composition, Givaudan, IFF, Firmenich, et de là, dans une immense partie des parfums que vous connaissez. Quand on sait que le rendement en huile essentielle est infime, de l'ordre de 0,3 %, on comprend pourquoi cette matière atteint des prix élevés, autour de mille euros le kilo. Chaque goutte est le fruit d'une montagne de végétal.
## De l'acide sulfurique en plein champ à l'usine propre
L'un des moments les plus marquants de la visite fut d'entendre l'histoire récente de cette production, car elle bouscule l'image romantique que j'avais en tête. Longtemps, la gomme a été récoltée de façon artisanale par les communautés nomades dont parle Roques, avec des méthodes rudimentaires et, il faut le dire, polluantes : on séparait la résine en plein champ à l'acide sulfurique, à même le sol.
Depuis une quinzaine d'années, tout a changé. Un procédé industriel semi-automatique a été mis en place, qui reproduit cette séparation chimique dans un environnement contrôlé et sécurisé, en supprimant la pollution des sols. On passe d'un savoir-faire nomade et rude à une industrie maîtrisée, sans perdre la matière ni son âme. Détail parlant qui dit le sérieux du lieu : à l'intérieur de l'usine, téléphones et photos sont strictement interdits, à cause des risques d'explosion liés aux solvants sous pression, et le port de lunettes de sécurité y est obligatoire. On est loin de la carte postale, et c'est précisément ce qui rend l'expérience passionnante.
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