Dans les coulisses du jasmin de Grasse avec DSM-Firmenich
Un mois de travail à trois. C'est ce que représente un petit flacon d'absolue de jasmin de Grasse, un flacon qui tient dans le creux de la main. J'ai passé quelques jours avec la maison de composition DSM-Firmenich, entre les champs, le laboratoire et une villa entourée de plantes à parfum, pour comprendre ce que cache ce chiffre. Récit d'un voyage où le geste le plus ancien de la parfumerie croise ses technologies les plus récentes.
## Montauroux, au rythme de la fleur
Tout commence dans une parcelle de Montauroux, dans le Var, aux portes du pays de Grasse. Ici, le jasmin grandiflorum se récolte de juillet à novembre, à la main, fleur par fleur. Alexandra, qui cueille sur cette parcelle, m'a donné les chiffres sans détour. Les bons jours d'été, son équipe de trois personnes ramasse environ huit kilos de fleurs en six heures de cueillette. En fin de saison, quand la plante s'essouffle, on tombe à trois kilos.
Or il faut environ une tonne de fleurs pour obtenir un kilo d'absolue. Faites le calcul : à ce rythme, un mois entier de cueillette à trois donne au mieux deux cents kilos de fleurs, soit à peine deux cents grammes d'absolue, de quoi remplir un petit flacon qui tient dans le creux de la main. Voilà, très concrètement, pourquoi le jasmin de Grasse compte parmi les matières les plus chères de la parfumerie. On ne paie pas qu’une étiquette et une qualité unique, on paie aussi des heures de dos courbé sous le soleil.
## Concrète, absolue : une affaire de température
Une fois cueillie, la fleur doit livrer son odeur, et c'est là que tout se joue. Le jasmin donne d'abord une concrète, une pâte cireuse obtenue par extraction, puis une absolue, la forme la plus pure, débarrassée de ses cires par lavage à l'alcool.
Ce qui m'a frappé pendant les présentations, c'est l'importance de la chaleur. Chaque méthode a sa température, et chaque degré change l'odeur. La distillation à la vapeur monte autour de 100 degrés et ne donne rien sur le jasmin. L'extraction aux solvants volatils comme l'hexane reste modérée, autour de 50 degrés au moment d'évaporer le solvant. L'extraction au CO2 supercritique, elle, descend à environ 32 degrés, ce qui préserve les facettes les plus fragiles. Une technique que Firmenich a été l'une des premières maisons à industrialiser, dès 1995. Pour une fleur aussi délicate, ces écarts font toute la différence entre une odeur vivante et une odeur cuite.
Deux rappels de vocabulaire, au passage, que les équipes ont pris soin de préciser. En parfumerie, on parle d'essence pour les agrumes, obtenus par expression, et d'huile essentielle pour les autres matières distillées. Et quand on distille ensemble les feuilles et les rameaux d'un agrume, le plus souvent le bigaradier, l'oranger amer, on obtient ce qu'on appelle le petit grain.
## Firgood, le micro-ondes géant
C'est l'innovation qui m'a le plus marqué. Baptisée Firgood, dévoilée en 2021 et brevetée, cette technologie extrait l'odeur des plantes grâce à des ondes électromagnétiques. Le principe tient en une image : sous l'effet des ondes, l'eau contenue dans les cellules de la plante s'agite, chauffe et libère les molécules odorantes. Aucun solvant pétrochimique, seulement l'eau de la plante elle-même. Fabrice Pellegrin, parfumeur et directeur de l'innovation des produits naturels de la maison, insiste sur ce point : le temps d'exposition réduit évite le choc thermique et préserve les composants les plus fragiles. Son nom ne vous dit peut-être rien, mais vous avez sans doute déjà croisé ses créations. Fils d'une famille de parfumeurs grassois, il est l'homme derrière plusieurs grands succès de Diptyque, comme L'Eau Papier, ses muscs blancs et son mimosa de Grasse, Eau Rose, Do Son ou Eau Duelle. Un parfumeur des matières naturelles, ce qui explique pourquoi la maison lui a confié ce chantier.
L'autre atout, c'est la vitesse. On reste autour de 50 degrés, mais l'opération se fait en flash, environ un quart d'heure là où une extraction classique demande près d'une heure. Moins de temps à la chaleur, c'est une odeur plus fidèle à la fleur fraîche. Le jasmin traité par Firgood en ressort plus aérien, sans les notes animales de l'absolue traditionnelle, comme si la fleur venait d'être déposée dans le panier. Fame de Paco Rabanne a été le premier parfum à l'intégrer. Et cette technique ouvre une porte sur des matières que l'industrie ne savait pas exploiter jusqu'ici, ces fleurs et ces fruits dits muets, qui refusaient de livrer leur odeur.
Elle répond aussi à un enjeu de gâchis. Une biomasse végétale, c'est souvent 85 % d'eau, des protéines, des sucres, et à peine 1 % de matière odorante. Avec Firgood, on peut enchaîner les extractions sur une même matière. L'exemple de la vanille, qu'on m'a présenté, est parlant. Les gousses passent d'abord sur le tapis micro-ondes, qui donne un premier extrait sombre, froissé, puissant. Puis les gousses déshydratées repartent en extraction au CO2 supercritique, pour un second extrait plus doux, plus clair, plus sucré. Deux matières pour le parfumeur, et beaucoup moins de déchets.
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