Courrèges : l'ingénieur qui a construit un futur pour les femmes (et l'a mis en parfum)
Il y a des marques qui font du parfum. Et il y a des maisons qui font l'histoire. Courrèges appartient à la seconde catégorie. Derrière ce nom, il n'y a pas seulement des bottes blanches et des minijupes, il y a une vision du monde, une idée radicale de ce que devait être la femme moderne, et une aventure olfactive méconnue qui mérite qu'on s'y arrête. Décryptage d'une maison pas comme les autres, qui n'a jamais voulu habiller les femmes, mais leur construire un futur.
## Tout commence avec un ingénieur
Pau, 1923. Le jeune André Courrèges veut faire une école d'art. Son père, lui, en décide autrement : ce sera le génie civil. Puis viendra la guerre, où il devient pilote dans les forces aériennes. Avant même de toucher à un tissu, André Courrèges a donc appris deux choses qui vont tout déterminer : construire, et voler. Vous allez voir que rien de tout cela n'est anecdotique.
Après la guerre, il monte à Paris, suit des cours à l'École de la chambre syndicale de la couture, et en 1950, il entre chez Balenciaga, le maître espagnol, le couturier des couturiers. Il y restera dix ans. Il commence tout en bas, comme coupeur, et gravit les échelons jusqu'à devenir l'un des proches du maître. Il en dira une phrase révélatrice : les cinq premières années, il apprenait quelque chose chaque jour, et les cinq suivantes, il s'ennuyait. Le signe qu'il était prêt à voler de ses propres ailes.
## Coqueline, la cofondatrice
Mais chez Balenciaga, il y a une jeune femme. Jacqueline Barrière, arrivée à Paris adolescente pour passer son CAP de couture. De douze ans sa cadette, elle travaille à ses côtés. C'est lui qui commence à l'appeler Coqueline, le surnom qui lui restera toute sa vie.
En 1961, ils quittent ensemble la maison Balenciaga. Le maître, loin de leur en vouloir, aide même André à financer son départ, et c'est un certain Emanuel Ungaro qui le remplacera au poste qu'il occupait. Ils s'installent avenue Kléber, à quatre dans un appartement : le couturier, Coqueline, et deux ouvrières. À son départ, André se donne cinq ans pour réussir. Il lui en faudra deux. Ils se marieront en 1966.
Il faut insister sur ce point, car l'histoire l'a trop longtemps effacé : Coqueline n'est pas l'épouse du couturier. Elle est la cofondatrice de la maison, à parts égales dans la création. Elle parlera de leur créativité complémentaire. Nous verrons qu'elle jouera un rôle décisif, notamment dans les parfums.
## 1964, la bombe
Et là, c'est l'explosion. À l'automne 1964, Courrèges dévoile sa collection Space Age, aussi appelée Moon Girl. L'effet est celui d'une bombe. Bottes plates blanches en vinyle, les fameuses go-go boots. Silhouettes géométriques. Blanc éclatant partout. Et cette minijupe qu'il fait entrer dans l'univers de la haute couture, dont il partage la paternité avec la Britannique Mary Quant, chacun de son côté de la Manche. Il impose aussi le pantalon pour les femmes, du matin au soir, ce qui choque profondément à une époque où cela ne se fait pas. Il supprime la guêpière, les talons hauts, tout ce qui entrave le corps et le mouvement.
Ses vêtements ne sont pas dessinés, ils sont construits. Formes pures, lignes nettes, angles francs. On le surnommera le Corbusier de la mode, en référence au grand architecte. Et ce n'est pas un hasard : l'ingénieur et le pilote sont là, dans chaque couture. Il ne drape pas le tissu, il l'architecture. Il ne suit pas le corps, il lui dessine un espace.
## Un mode de vie, pas une garde-robe
Mais l'essentiel est ailleurs. Courrèges ne pense pas en vêtements, il pense en mode de vie. Il le formule lui-même : la mode, ce n'est pas un modèle, c'est un mode de vie. En 1967, il lance Couture Future, sa ligne de prêt-à-porter de luxe, qui démocratise sa vision. L'idée n'est pas de vendre une robe, mais de proposer une façon d'habiter le monde, de bouger, de vivre. Une femme active, libre, tournée vers l'avenir.
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