Coromandel, Sycomore, Le Lion : voyage dans Les Extraits de Chanel depuis la suite du Ritz
Il y a des invitations qui ressemblent à des seuils. Franchir la porte du Ritz, monter vers la suite qui porte le nom de Gabrielle Chanel, et découvrir là, place Vendôme sous les fenêtres, la collection Les Extraits de Chanel dans sa forme la plus concentrée : voilà le genre de journée dont on sait, en la vivant, qu'elle laissera une trace. Le lieu n'était pas un décor. Il était le texte même. Car pour comprendre ce que Chanel a voulu dire avec ces Extraits, il faut d'abord comprendre où la maison a choisi de les présenter, et pourquoi.
## La suite Coco Chanel, une adresse qui tient lieu de biographie
Gabrielle Chanel a vécu au Ritz plus de trente ans, jusqu'à sa mort dans l'hôtel, un dimanche de janvier 1971. Elle y occupait une suite au deuxième étage, choisie notamment parce que l'entrée dérobée de la rue Cambon la déposait à quelques pas de son atelier et de son appartement du 31 rue Cambon. Le Ritz était le prolongement nocturne de sa maison de couture, une chambre à soi posée au cœur de Paris, entre la place Vendôme et les salons où se dessinaient ses collections.
La suite qui porte aujourd'hui son nom a été recomposée dans l'esprit qui était le sien. Le noir et le blanc, l'or discret des miroirs, le beige qu'elle affectionnait, et surtout les paravents de laque de Coromandel, ces panneaux chinois qu'elle collectionnait avec une passion presque possessive. Elle en disposait partout autour d'elle, au point d'en faire un décor mental autant que matériel. On sait ce que ces laques ont inspiré plus tard à la parfumerie de la maison. Nous y reviendrons.
La vue donne sur la place Vendôme, et le détail n'est pas anodin. On raconte que la forme octogonale de la place aurait inspiré le dessin du bouchon du N°5, taillé comme une pierre précieuse, que Gabrielle Chanel apercevait chaque jour depuis ses fenêtres. L'anecdote est répétée depuis des décennies, la maison la laisse vivre sans jamais la sceller tout à fait, et c'est peut-être ainsi qu'il faut l'entendre : moins comme une preuve que comme une manière de dire à quel point ce lieu et l'imaginaire Chanel se sont mêlés jusqu'à devenir indissociables. C'est dans ce cadre, entouré des objets, des cadres et des flacons de la maison, que la collection nous a été présentée.
## Les Exclusifs, la bibliothèque intime de Gabrielle Chanel
Pour saisir ce que sont Les Extraits, il faut remonter à leur source : Les Exclusifs de Chanel. Cette collection rassemble des parfums conçus comme des hommages subtils aux lieux, aux personnes et aux symboles qui ont façonné la vie de Mademoiselle. Une bibliothèque olfactive où chaque flacon est un chapitre : un lieu qu'elle a aimé, un être qui a compté, un chiffre qui a marqué son destin.
Certains de ces parfums plongent leurs racines dans les années 1920, aux origines mêmes de la parfumerie de la maison. Bois des Îles, boisé ambré épicé au santal crémeux. Cuir de Russie, cuir fleuri hérité des officiers russes que Gabrielle Chanel côtoyait. Gardénia, fleur blanche solaire chère à la couturière. N°22, floral poudré aldéhydé, cousin lumineux du N°5. Ces créations portent la signature d'Ernest Beaux, premier parfumeur de la maison, l'homme du N°5.
D'autres sont venus plus tard, sous la plume de Jacques Polge, puis de son fils. 31 Rue Cambon, chypre sans mousse de chêne nommé d'après l'adresse mythique de la maison. Beige, floral miellé couleur de la teinte fétiche de Mademoiselle. Jersey, lavande vanillée nommée d'après le tissu qu'elle a libéré du sous-vêtement pour en faire une matière de couture. 1932, hommage à la seule collection de haute joaillerie qu'elle ait créée. Boy, fougère tendre nommée d'après Boy Capel, l'amour de sa vie.
## Olivier Polge, quatrième gardien d'un style
Depuis 2015, la création parfum de Chanel repose entre les mains d'Olivier Polge, quatrième parfumeur maison de l'histoire, après Ernest Beaux, Henri Robert et son propre père Jacques Polge, à qui il a succédé. Cette continuité, rare dans une industrie qui change ses nez comme ses directeurs artistiques, est en soi une signature.
Polge, formé à l'histoire de l'art avant de venir au parfum, défend une idée précise de son métier. Il rappelle volontiers la commande fondatrice que Gabrielle Chanel adressa à Ernest Beaux en 1921 : un parfum artificiel, au sens noble, qui ne cherche pas à sentir exactement la rose ou le jasmin, mais à combiner les matières pour faire naître autre chose, comme on assemble des tissus pour dessiner une silhouette. La maison, dit-il, cherche toujours à s'éloigner de la signature de la nature pour la rendre plus abstraite. C'est cette philosophie qui irrigue les Exclusifs, et qui trouve dans les Extraits son expression la plus dense.
Car la collection repose sur un principe de matière. Les fleurs sont cueillies à la main, l'essence et l'absolue extraites sur place dans les heures qui suivent la récolte, sans que la fleur quitte le champ où elle a poussé. Cette exigence de sourcing, notamment autour des jardins de Grasse cultivés en propre par la maison, rend possible le geste suivant : concentrer.
## Les Extraits, l'art de la concentration
Les Extraits de Chanel sont l'expression la plus concentrée de parfums choisis parmi Les Exclusifs. Il serait réducteur d'y voir un simple surdosage. Chez Chanel, un Extrait et une Eau de Parfum du même nom partagent une signature commune, mais éclairent chacun des facettes différentes, comme deux interprétations d'une même partition. L'Extrait ne crie pas plus fort. Il descend plus profond, se love au plus près de la peau, révèle des matières que la version plus légère laissait dans l'ombre.
La collection a connu une trajectoire discrète mais mouvementée. Ces Extraits avaient été proposés il y a quelques années, puis retirés, avant d'être relancés en juin 2026, d'abord chez Harrods à Londres, puis dans une sélection de boutiques et sur le site de la maison. La collection réactualisée réunit 1932, Beige, Bois des Îles, Coromandel, Cuir de Russie, Gardénia, Jersey, N°22 et Sycomore en concentration extrait de parfum. À ces neuf s'ajoute, pour la première fois sous cette forme, 1957, créé en 2019 en hommage à l'année où Gabrielle Chanel reçut le Neiman Marcus Fashion Award aux États-Unis, un musc blanc lumineux tissé de bergamote, d'iris et de néroli. Le N°5 Extrait, présenté dans le même écrin, couronne l'ensemble. Chaque Extrait est proposé à 440 euros, le N°5 à 475 euros.
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