Comment Guerlain a déconstruit sa propre signature : la Guerlinade et les six Extraits qui la recomposent
Guerlain a près de deux siècles. Et depuis le début, tous ses parfums partagent un secret. Un accord commun, discret, qui court en filigrane de Jicky jusqu'à Shalimar, de L'Heure Bleue jusqu'à La Petite Robe Noire. On l'appelle la Guerlinade. C'est elle qui fait qu'un parfum Guerlain sent Guerlain, même quand on est incapable d'en nommer le flacon. Et en 2023, la maison a fait quelque chose de rare : elle a déconstruit publiquement sa propre signature.
## Une dynastie de nez, fondatrice de la parfumerie moderne
Pour comprendre la Guerlinade, il faut comprendre la lignée qui l'a façonnée. Peu de maisons peuvent revendiquer une telle continuité de création au sein d'une même famille, puis au-delà.
Tout commence avec Pierre-François-Pascal Guerlain, né en 1798, parfumeur-chimiste qui ouvre sa première boutique en 1828 à Paris. Son fait d'armes reste l'Eau de Cologne Impériale, dédiée à l'impératrice Eugénie en 1853, qui lui vaut le titre de parfumeur officiel de la Cour. C'est lui qui choisit la bergamote comme note de fraîcheur fondatrice, et lui que la maison crédite parfois des prémices de la signature.
Son fils Aimé Guerlain prend la suite. En 1889, il signe Jicky, considéré comme le premier parfum moderne par son usage pionnier de la synthèse (coumarine, linalol, vanilline) à une époque où la parfumerie ne tolérait que les bouquets de fleurs naturelles. C'est avec Jicky qu'on commence à parler d'un « style Guerlain », d'une tonalité claire, florale, poudrée, vanillée, qui deviendra la matrice de tout ce qui suit.
Vient ensuite Jacques Guerlain, sans doute le plus grand de la dynastie, formé dès seize ans par son oncle Aimé. On lui doit L'Heure Bleue (1912), Mitsouko (1919) et surtout Shalimar (1925), l'un des parfums les plus célèbres de l'histoire. C'est lui qui formalise véritablement la Guerlinade comme accord-signature, nous y reviendrons.
Puis Jean-Paul Guerlain, petit-fils de Jacques, dernier nez de la dynastie familiale, auteur de Vétiver, Habit Rouge, Chamade et Nahéma, qui tient l'orgue de la maison jusqu'aux années 2000.
Et depuis 2008, pour la première fois de l'histoire de la maison, le nez n'est plus un Guerlain. C'est Thierry Wasser, botaniste de formation, choisi hors du cercle familial pour son talent, qui parcourt le monde à la recherche des matières premières et dessine les filières de la maison. Aujourd'hui, il ne crée plus seul. Il partage la direction de la création avec Delphine Jelk, autrice de La Petite Robe Noire, qui co-signe désormais les nouvelles compositions et participe à la reformulation du patrimoine. La maison parle d'un tandem. C'est important, car ce sont eux deux qui ont relu la Guerlinade en 2023.
## La Guerlinade, qu'est-ce que c'est exactement
La Guerlinade repose sur six matières premières récurrentes, choisies génération après génération comme les piliers de l'écriture de la maison. La bergamote. La rose. Le jasmin. L'iris. La fève tonka. La vanille. À cela s'ajoutent souvent des notes animales et la fameuse opopanine, accord ambré hérité de Shalimar.
Seules, ce sont des matières premières. Ensemble, dans des proportions que la maison garde secrètes, c'est une signature. Reconnaissable entre mille. Ce parfum chaud, poudré, charnel, profond, presque pâtissier, que le critique Luca Turin résumait par une formule juste : un Guerlain ne part jamais d'une feuille blanche, mais d'un filigrane de tout ce que la maison a déjà créé.
L'origine technique de l'accord est documentée. Aimé Guerlain pose le style avec Jicky en 1889. Mais c'est Jacques Guerlain qui, vers 1921, lors d'une impulsion créatrice, verse une dose d'éthylvanilline (une vanille de synthèse) dans un flacon de Jicky, retire les notes de bois et de lavande, ajoute de la bergamote, et obtient cette base. Elle sera employée pour la première fois à pleine puissance dans Shalimar en 1925. La double paternité, Aimé pour l'esprit, Jacques pour la formule, explique pourquoi les sources hésitent parfois sur qui a « inventé » la Guerlinade. La vérité est qu'elle est le fruit d'une transmission, pas d'un éclair isolé.
La suite est réservée aux membres
Créez votre compte gratuit pour lire l'intégralité du Journal, commenter les articles et rejoindre la communauté de passionnés de parfum.